Je ne commencerai pas
cette histoire par "il était une fois", car ce n'est pas un conte de fées, mais un vécu bien réel, qui remonte au temps de l'enfance,au moment où les souvenirs douloureux
s'impriment sur la bande vierge de notre mémoire.Ces anecdotes expliquent peut-être le cheminement de ma peinture vers les poules, et mon attirance pour ces animaux à
plumes.
Je venais de changer de lieu d'habitation au lendemain de mes sept ans, quand je vis ma mère
changer d'apparence. Elle avait du mal à se mouvoir, et restait de longues heures affalée sous la treille, en bougonnant après tous les Saints de la terre et du ciel réunis, parce qu'il faisait
trop chaud.
Quelques temps après, elle disparût de
la maison, et j'appris par je ne sais quel hasard, que je venais d'avoir un frère.
Elle réintégra les lieux, pendant que
l'on m'avait confiée à ma grand mère, et à mon retour, je fis connaissance avec ce bout frippé et rouscailleur,qui accaparait toutes les attentions.
A ce moment là, je fus envahie par la plus grande de toutes les
sollitudes de tous les temps. Non seulement je n'avais plus mes repères,du fait du déménagement, mais de surcroît, je n'avais plus de parents. Mon père arrivait exténué, après une difficile
journée de travail,et ma mère, elle, se prélassait dans le grand lit nuptial avec son trois fois rien dans les bras.
Je reverrai toujours cette chambre,
revue et corrigée pour la circonstance. On avait repeint les lieux pour donner de la gaité en l'honneur du nouvel arrivant. Une fresque de fleurs vertes réalisées au
pochoir sur un fond blanc cassé, ornait le haut des murs. Au dessus du lit trônait un tableau représentant des anges nus sur une barque,qui traversaient un fleuve,et en face le portrait de Sainte
Théréze de Lisieux. Je me suis longuement demandée par la suite, ce que toutes ces Saintetés venaient faire là, alors que mes parents n'arrêtaient pas de jurer,(surtout mon père quand il était en
colère).Une fois même je m'étais aventurée à lui demander ce que cela voulait dire "mille Dieux" et il m'avait expliqué ,que si plusieurs Dieux gouvernaient en donnant des ordres contradictoires, rien ne pouvait aller bien. Pour ma
grand mère qui était croyante et pratiquante, c'était le pire des sacrilèges.Moi je j'implorai le seul Dieu que je connaisse du bout de mes sept ans, je priai tous les jours pour que les anges du
tableau au dessus du lit des parents, viennent prendre mon frère, cet intrus. Je n'ai pas dû assez bien prier, personne là haut ne m'avait entendue et je fus obligée de composer
avec.
C'est cette année là, que je me pris
d'un amour inconditionnel pour une poule avec laquelle je décidai de partager ma vie. Puisque je n'existais plus pour mes parents, il fallait bien que je
m'intéresse à autre chose.Mes amies se résumaient à deux tortues, Julie et Caroline, une chienne nommée Rita, et ma poule Marguerite.
Le soir en rentrant de
l'école,je la promenais sur les chemins du haut, attachée par une ficelle autour
d'une patte en guise de laisse. Ensemble nous regardions au loin ,au delà des collines, en imaginant la mer juste derrière l'horizon. Nous délirions dans des projets d'aventures
lointaines, faisions des rêves fous de voyages par delà des océans,et jurions de ne jamais nous quitter. Marguerite me parlait dans son langage de poule, moi je lui murmurais des mots tendres au
creux de l'oreille; elle et moi, nous nous comprenions.
Marguerite était ma seule amie, ma compagne d'infortune, ma
confidente, ma soeur.Je la cageolais, la caressais l'embrassais tendrement,en me demandant pourquoi je ne pouvais pas faire la même chose avec mes parents. Avec le recul je pense qu'il y
avait un réel problème,beaucoup d'inhibition dans l'expression des sentiments,car mes embrassades avec ma mère se résumaient au jour de la fête des mères,et au jour de l'an pour souhaiter
les voeux; et encore ,la semaine qui précedait ces étreintes conventionnelles,je ne dormais pas; mes nuits étaient hantées, par la façon dont j'allais m'y prendre pour essayer d'être spontanée,
et faire comme tous les enfants que je cotôyais,qui s'élancaient dans les bras de leur maman.Donc vous comprenez combien Marguerite était importante pour moi.
Un jour je pris conscience que les poules meurent moins
vieilles que les hommes, et je fus triste.J'essayai de lui expliquer tout cela; J'imaginai ma tristesse à ce moment là et lui racontai son enterrement.
"-Marguerite, je ne t'oublierai jamais: quand tu mourras tu auras
des funérailles dignes d'une grande poule. Je te dirai des prières et t'enterrerai à côté du cimetière des grillons, sous les rosiers jaunes qui embaument. Je t'apporterai souvent
des bouquets du jardin , et à chaque mois de mai je ferai sur ta tombe le mois de Marie, rien qu'avec les fleurs blanches de la saison: des marguerites, du seringa et des boules de
neige.
Cette année là, je me souviens de toutes les espliègleries que je collectionnais et qui me valurent maintes punitions.
J'allais attrapper toutes les créatures qui voulaient bien se
laisser prendre, dans les bois et les prés; grillons, libellules , scarabés,araignées,reinettes,escargots,papillons de nuit,vers de terre, limaces, ...Tout y
passait.
Ensuite je prenais bien soin de déposer les araignées et les
sauterelles ,avec les limaces,dans le lit de ma grand mère paternelle,maîtresse femme, qui me faisait peur.
Parfois, je saoulais mes grillons, en leur donnant pour repas, de
la mie de pain trempée dans du vin rouge..... Les bestioles adoraient ça, et chantaient toute la nuit. Alors je mettais toutes mes cages sur la table de nuit, à côté des oreilles de mon
père, qui réveillé par ce concert d'été, jetait mes chanteurs de colère, par la fenêtre.
D'autres fois, quand je ne supportais plus les claques désordonnées
et généreuses de maman, j'allais chercher mes tortues et les lui jetais dans les pieds. Ma mère avait horreur des tortues, elle n'osait les toucher parce qu'elle en avait peur; elle disait
qu'elle avaient une tête de serpent, et alors,elle montait sur une chaise en lançant des cris aigus d'appel au secours! Quand elle était sur son juchoir, je me sentais tranquille un
moment; ensuite elle allait chercher la pelle et le balai pour se débarrasser de ces pauvres bêtes.
Un jour même, elle les a jetées dans le puits, jour sinistre
qui sonna le glas des tortues.
Quelques étés s'écoulèrent dans ce style,
vagabondage,braconnage, chapardage, j'avais toujours plusieurs tours dans mon sac pour faire des bêtises. Marguerite toujours avec moi,toujours complice des vols de cerises, des intrusions
au travers des clôtures pour cueillir les fleurs des voisins; on m'avait surnommée: l'Attila des jardins.J'ouvrais la cage des faisans de mon grand père je mangeais des tonnes de prunes vertes à
m'en rendre malade .......
Mon frère grandissait et lui aussi voulait des animaux pour
compagnie .Un jour il eût la merveilleuse idée de faire un caprice pour venir promener la poule avec moi; j'en étais malade. Il venait me voler mes seuls moments d'intimité! Alors je mis mes
neurones à contriburion pour le vacciner à tout jamais de partager mes seules joies. Je lui inventai une histoire de loup digne des plus grand films d'épouvante.Pour concrétiser mon récit,un
soir, je me cachais dans la cabane de jardin derrière la maison,et lui sautais dessus avec mon déguisement de loup en hurlant.Il a eu si peur,( ce que l'on appelle "une peur bleue" ),qu'il
en a fait une jaunisse! et n'a plus jamais insisté pour promener Marguerite.
Il était le petit, le garçon, le chouchou, on lui laissait faire
tout ce qu'il voulait et les corrections, c'est moi qui les prenais.Pis encore ,il m'épiait et faisait le mouchard, en répétant tous mes agissements à ma mère.
L'ambiance était déjà lourde à cette époque là, lorsque un soir je
ne vis plus Marguerite en rentrant de l'école. Je la cherchais, fouillais ses cachettes favorites,faisais le tour de la niche des chiens....rien.
Je questionnais ma mère, ma grand mère, mes voisines,mon
frère...Rien. Plus jamais rien, plus de trace.
Marguerite avait disparu!
Je me souviens bien de ce soir là, c'était un mercredi, ce soir ma
mère nous servit un soit-disant bouillon de poule "à la façon d'Henri IV".J'ai détesté les rois de France dès cet instant là. J'ai haï ma mère....Le couteau qui avait servi à tuer ma
poule ,je l'avais reçu droit dans le coeur.
Peu de temps après je tombai malade. On s'occupait de
moi, le médecin diagnostica" bronchite et angine". Il ordonna des suppositoires"eucalyptine-pénicilline 500 000 unités".Je voulais aussi mourir.Je décidai de ne pas me
soigner.Je ne pris pas les suppositoires. Je détestai cela.Je fis semblant de les mettre, et les cachai
dans un gros coquillage qui ornait la commode.Quand ma mère découvrit "le pot aux suppositoires" , elle demanda de l'aide à mon père, pour m'administrer la plus grande fessée de ma
vie"
J'ai failli mourir par la main violente de mon père, qui poussé à
bout par les harcèlements de sa femme,ne se contrôlait plus.J'ai cru longtemps que j'avais oublié cet épisode, mais il est resté là bien enfoui au fond de moi,comme une grande blessure
honteuse.
Le temps a passé,je me suis reconstruite petit à petit, en
mettant de la distance avec ma famille.J'ai quitté la maison à 17 ans, pour vivre une autre vie dans une autre famille dans le sud ,en Provence ,pays de rêve où je trouvais mes tantes et oncles,
véritables parents de substitution, des parents adoptifs ouverts et compréhensifs, auxquels je suis restée très attachée.
Je ne suis pas morte,heureusement.Car la vie est belle et vaut la
peine d'être vécue.Les expèriences de notre enfance sont très déterminantes pour notre devenir d'adulte.
Depuis, j'ai fait la paix avec ma mère,heureusement, en ayant
laissé tomber le projet de vouloir la changer;Je croyais quand j'étais jeune qu'elle n'éprouvait pas d'amour pour moi. En fait, quand j'ai été mère à mon tour j'ai compris combien l'amour coule
quand on met un enfant au monde.L'amour maternel existe bien,maman m'aimait mais ne le verbalisait pas. A cette époque les sentiments n'étaient exprimés que par des sous-entendus, et les enfants
ne le perçoivent pas toujours.
Maman nous à quitté brusquement et c'est là que je perçois le manque.Le manque de son amour non dit, le manque de sa présence originale.C'est trop tard pour DIRE les choses et surtout DIRE que
l'on s'aime!
Mon frère est super et depuis qu'il est adulte, je n'ai pas l'ombre d'un souci avec lui. Je me suis réconciliée avec tous mes parti-pris, peurs et colères, Les marguerites sont mes fleurs
préférées,à tel point qu'elles envahissent mon jardin; j'habite une maison qui est un ancien poulailler et qui a gardé le nom de "cour de bas" (basse-cour) ;à l'adolescence,
j'ai rassemblé une collection d'oeufs en tous genres que j'ai longuement couvés, et l'éclosion a donné naissance à toutes ces cocottes qui m'amusent autant que
vous.
C'est une prédestination.
Voilà l'origine de mes peintures de poules;l'inconscient a travaillé et je dis merci
à mes parents qui m'ont donné à leur façon ce qu'ils avaient reçu,et ce qu'ils croyaient bien pour nous;cet amour masqué, que je croyais absent, était là, omniprésent dans l'ombre.Et c'est ,cette
illusion de manque qui à contribué à devenir ce que je suis :une poule consciente de sa chance et de son bonheur.